Voici un certain temps déjà que je guette la parution du nouveau roman de Slimane – Baptiste Berhoun (voir son interview). Son premier ouvrage, la Meute, un texte au style atypique et à l’humour méta bien ajusté, m’avait séduite. Je me demandais donc ce que pourrait donner sa plume dans un tout autre registre. Inutile de se perdre en suspens inutile, Les Yeux m’ont véritablement comblé, à tel point que je suis actuellement en train de le relire pour relever tous les indices laissés par l’auteur.

Fiche technique

Titre : Les Yeux

Auteur : Slimane-Baptiste BERHOUN

Éditeur : Bragelonne

Disponibilité : Numérique / Sortie papier en novembre

Résumé :

Tout en haut du Plateau, le vent pouvait rendre fou.
On avait choisi d’y construire un asile. L’Orme : une grande bâtisse lugubre, battue par les vents et la neige. Même les bombardements de 44 n’avaient pu en venir à bout. À croire qu’il échappait à toute influence humaine.
Et des morts étranges, violentes, il y en avait toujours eu et il y en aurait encore, là-haut. D’ordinaire, personne ne venait s’en mêler. Ni la gendarmerie du Village, ni les réducteurs de tête de Paris.

Si on avait écouté les fous enfermés derrière les murs de l’Orme, on y aurait peut-être vu l’oeuvre d’un monstre. Mais les fous, ça ne s’écoute pas, ça se traite. Ce que le psycho-chirurgien à la tête des affaires médicales de l’établissement sait faire d’une main de fer. À l’abri des regards. À condition de parvenir à se débarrasser définitivement de cette trop curieuse disciple de Lacan venue fouiner dans les dossiers de ses malades.

 

Une écriture maitrisée et dynamique

Si le style de la Meute m’a plu, celui des Yeux n’est pas en reste. Nous retrouvons ici une écriture cinématographique efficace, qui donne du corps aux descriptions et aux actions des personnages. Il s’en dégage une atmosphère épaisse, saisissante, qui happe sans difficulté aucune le lecteur.

Les descriptions précises, presque chirurgicales, rendent l’asile de l’Orme tangible et réel.

Le rythme est parfaitement maitrisé, autant dans la gestion des scènes d’actions que dans la construction globale du roman. Cela se ressent dans l’écriture, puisqu’une grande attention est portée à la structure des phrases. Ces dernières tombent juste, ne se répètent pas, et servent l’action au mieux.

L’auteur se plait à glisser des formulations amusantes, et même quelques pointes d’humour méta qui sont une vraie respiration dans le texte. Faire rire par l’écriture est un exercice périlleux, d’autant plus en présence de thématiques sombres. Ici, on y arrive sans peine. Slimane-Baptiste verse dans le thriller oui, mais avec le sourire ! Loin des blagues potaches, des plaisanteries annoncées, l’humour vient plus de la façon de dire les choses, ce qui le rend d’autant plus pertinent.

Autre temps fort de ce texte, qui relève là aussi d’une bonne gestion du rythme : les dialogues. Travaillés, ils nous révèlent l’essentiel sans ralentir l’histoire et sont cohérents avec les personnages, révélant tantôt leur folie, tantôt leurs traits de caractère. Cette maitrise permet souvent de deviner qui parle, sans avoir besoin de lire les noms.

Des personnages riches et cohérents

Je vous ai parlé de la forme, il serait peut-être temps de s’intéresser aux personnages. Slimane-Baptiste ne s’est pas simplifié la tâche, les protagonistes sont nombreux et difficiles à cerner en raison de leur pathologie. Le double enjeu à mon sens était de livrer des personnages à la fois crédibles, et qui ne se limitent pas qu’à leur maladie.  Exercice réussi, car si l’on retrouve certains archétypes de la folie, ces derniers sont employés à bon escient.

Les personnages sont caractérisés, variés, et même ceux n’apparaissant qu’en toile de fond restent vivants. Nous sommes confrontés à des individus intrigants, inquiétants, touchants parfois, mais avec une véritable identité. Cela tient autant à la retranscription de leur pathologie et de leur passé, qu’à la gestion des dialogues. Chaque terme employé est une clef révélatrice des protagonistes.

Une histoire travaillée, hors des sentiers battus

Dernier point et non des moindres, l’histoire. Aucun doute, nous nous trouvons ici dans un Thriller bien dosé. Le rythme est maitrisé, et la construction du texte suffisamment complexe pour permettre des rebondissements efficaces et pertinents. Ce roman évoque pour moi un morceau de musique progressive. À trois reprises, l’histoire aurait pu s’arrêter, mais est finalement relancée. Nous ne sommes pas face à une construction scénaristique habituelle ce qui rend l’intrigue beaucoup moins attendue.

Il y a une véritable réflexion de la part de l’auteur sur la façon de construire et de raconter son texte. Les chapitres sont, par exemple, entrecoupés de citations permettant une seconde lecture de l’œuvre.

Slimane-Baptiste parvient à s’approprier les codes du Thriller tout en nous plongeant dans l’inconnu. L’intrigue bien ficelée ne s’essouffle pas, il s’en dégage une impression d’urgence, qui pousse à la lecture. Les deux enjeux du récit s’entrecroisent pour proposer une intrigue travaillée, originale, qui relance l’intérêt sans artifice. Enfin, et sans vous en dire trop, la dimension fantastique apporte au texte du corps et de l’originalité.

Conclusion

Je ne peux que vous conseiller cette lecture qui m’a poussé vers un genre que je délaisse habituellement. La maitrise du style et des personnages confère à l’histoire une atmosphère prenante, tangible. Slimane-Baptiste Berhoun réussit à reprendre les codes du Thriller tout en s’en écartant, pour proposer quelque chose d’original et d’efficace. Alors, si vous avez le cœur bien accroché, foncez !

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