Bonjour Ahava Soraruff. Il  y a quelques semaines nous avons découvert ton premier roman Baby Jane à Broadway, paru aux éditions Charleston, que j’ai eu le plaisir de chroniquer ! Merci d’avoir accepté de nous en dire davantage en te prêtant à cette interview.

Les origines de Baby Jane à Broadway 

Pour commencer, voici une question qui revient souvent mais que j’adore poser : quelle est la genèse de ce roman ?

Oui, c’est la question incontournable. La genèse, c’est d’abord l’appel à manuscrit organisé par les Éditions Charleston et auquel je nourrissais l’envie de participer. Cet appel à manuscrit est aussi connu sous le nom du Prix du Livre Romantique.

Sauf que je peinais à trouver une histoire convaincante. À un moment donné j’avais écrit une ébauche à propos de deux sœurs jumelles, ça se passait à Londres…et…et voilà. Ça ne me motivait pas plus que ça, donc j’ai tout arrêté. Je me suis dit que peut-être ce n’était pas un genre littéraire pour moi. Après tout, je lis surtout de la littérature blanche ou des thrillers. Des éditions Charleston, je connaissais à l’époque Coup de foudre à Austenland de Shannon Hale (qui est génial, c’est vrai) et L’année du flamant rose d’Anne De Kinkelin (qui se trouvait sur ma table de chevet lors de l’écriture du roman, ce qui est d’autant plus génial car L’année du flamant rose a lui aussi été désigné coup de cœur deux ans auparavant ! Peut-être que le flamant rose m’a porté bonheur, à moins que ce ne soit Anne de Kinkelin et sa jolie plume).

Pour ce prix, il faut savoir qu’il ne s’agit pas de proposer une histoire romantique dans le sens niais ou populaire du terme, mais avant tout une histoire de femmes. Mais là aussi, je séchais. Je n’avais pas envie de faire une saga familiale, je n’avais pas envie d’évoquer un secret qui pèserait sur plusieurs générations car d’autres auteur(e)s le font déjà, et mieux que moi. Qu’est-ce que je pouvais bien faire ?

J’ai tout mis de côté. Au bout d’un moment, il ne faut pas forcer. Puis un jour, j’ai été frappée par la foudre et les mots sont tombés comme de la pluie, on va dire. En rentrant chez moi, j’ai été prise d’un malaise et je me suis concentrée sur mes pieds, comptant mes pas jusqu’à la maison. Suite à cette mésaventure, Tess m’est apparue et j’ai tout de suite écrit la scène où on la voit effectuer son trajet quotidien dans les rues de Brooklyn.

Le reste n’a été qu’une succession d’évidences, je n’ai pas beaucoup réfléchi, mais j’ai écrit à toute vitesse, oui.

Pourquoi avoir choisi le cadre de Broadway en particulier ?

J’avais envie de parler de l’univers du spectacle car c’est un univers qui m’enchante. Même dans sa violence et son injustice, le monde du divertissement m’enchante. J’aurais pu parler du cinéma, mais il aurait fallu que je transpose tout ça à Los Angeles, et j’avais besoin de pluie, de vent, de feuilles d’automne et aussi de neige. Je voulais des couleurs chaudes et des couleurs froides. Donc le cinéma, Hollywood, ce sera pour une autre fois. J’ai songé à l’opéra, mais c’est un thème que Lucinda Riley évoque déjà dans La belle italienne et je me suis dit que je pouvais creuser encore un peu. Alors j’ai pensé aux comédies musicales qui sont des opéras modernes, qui allient tragédie et paillettes, qui font autant rire que pleurer. J’avais envie que ce soit pareil pour mon roman. Et puis au fond, c’était aussi une évidence. J’ai vu des tas de comédies musicales à Londres et à New York. C’est un genre qui fédère en dépit de son côté kitsch.

A partir du moment où j’ai arrêté mon choix sur les comédies musicales, j’ai pensé au Fantôme de L’Opéra et j’ai su que ce serait l’une des lignes directrices. Sans être une réadaptation, Baby Jane à Broadway fait écho à bien des égards au texte d’origine.

Ensuite, j’ai hésité entre Londres (plus familier) et New York, puis finalement, je me suis dit qu’il était plus évocateur de situer l’histoire à New York avec Broadway en toile de fond. Et puis, jeter un personnage agoraphobe en plein New York, c’était beaucoup plus tentant. Tess a peur du monde et pourtant, elle évolue dans le centre du monde. C’est cruel quand on y songe.

On va dire que l’histoire s’y prêtait, voilà tout.

Par ailleurs, même si je viens de rédiger trois paragraphes pour justifier ce choix, il faut savoir qu’en fait, ça m’a pris deux secondes pour venir à cette conclusion. Car tout a été une évidence de bout en bout. Je n’arrêtais pas de m’exclamer : « mais oui, mais bien sûr ! » Et j’écrivais. À croire que j’étais victime d’une épiphanie, que le ciel s’est ouvert sur un rayon de lumière devant mes yeux béats. Remarque, oui, il y avait un peu de ça.

Mécanismes d’écriture

Il se dégage de ton histoire une grande cohérence, autant dans le traitement des lieux que des personnages. Intuition ou recherches minutieuses ?

Intuition d’abord. J’avais envie de proposer une carte postale de New York. Pour le premier jet, j’ai d’abord fait confiance à mes souvenirs, ma propre expérience. Une expérience n’est jamais factuellement correcte, mais elle est porteuse d’authenticité. Ensuite, j’ai fait quelques recherches afin de gommer quelques incohérences. Tous les lieux évoqués sont des lieux où je suis moi-même allée (à l’exception du dix-huit pièces d’Amber dans l’Upper Est Side). Je marche beaucoup, j’aime me perdre dans les rues d’une ville et j’ai marché é-nor-mé-ment à New York. C’était donc assez facile pour moi de reconstituer la ville à partir de mes souvenirs, de rester fidèle même en faisant des erreurs.

Pour ce qui est des personnages, je suppose que je me suis surtout inspirée d’archétypes. Donc on a l’héroïne fragile qui se révélera forte, la bonne copine naïve et rigolote, la grande sœur un peu maternelle, la méchante rivale, la jeune femme dévergondée, la discrète, la désabusée et celle dont on ne se souvient plus du nom. Puis évidemment, l’artiste incompris.

Au-delà de l’art scénique qu’est le burlesque, Baby Jane à Broadway traite des comédies musicales, alors autant proposer des personnages digne d’une comédie musicale.

C’est surtout l’intuition qui m’a portée, c’est vrai.

De même, on ressent tout à fait l’ambiance new-yorkaise des années 80-90. Comment l’as-tu rendu si vivante ?

J’ai regardé des films de cette époque et lorsque j’écrivais, j’écoutais exclusivement de la musique des années 80. Je suis allée sur le site du Billboard Hot 100 et j’ai fait défiler les tubes de l’année 1988 et 1989. Ensuite, j’ai créé une playlist sur Deezer (ceci n’est pas un placement de produit) et voilà, j’étais prête.

Lorsque j’avais besoin d’un moment romantique, je passais la bande originale de Dirty Dancing, parfois Flashdance pour un insuffler un peu plus de peps. C’était très musical.

J’ai aussi l’impression que nous assistons à un petit revival des années 80 dernièrement. Que ce soit avec Stranger Things, It, Pose ou Glow. Et comme je suis nostalgique des VHS qu’on ne rembobine jamais, des magnétoscopes qui ne régurgitent jamais comme il faut la cassette et des postes de télévision aussi lourd qu’une armoire à glace, eh bien…voilà. J’ai puisé dans cette nostalgie.

Peu importe l’époque qu’on a choisi, il faut y croire et être à fond dedans. C’est ça la clef, je pense.  Du moins si on décide que l’époque est importante. Il y a des tas de romans moins immersifs. Ils le sont moins parce que le but n’est pas d’opérer un retour dans le temps. Mais moi, c’est ce que je voulais. C’est comme si j’avais voulu saisir le lecteur par la nuque pour lui enfoncer la tête dans les années 80. Je n’ai pas cherché à être subtile là-dessus, je l’admets volontiers.

Intrigue et personnages

 L’intrigue oscille entre deux temporalités, deux récits croisés. Pourquoi ce choix ?

Au début, la fille de Tess découvre une boite à musique dans le grenier et cette boite à musique sert de prétexte à l’histoire. J’utilise ici le même ressors scénaristique que l’introduction du Fantôme de L’Opéra (la comédie musicale) et c’est fait exprès. Je n’ai pas cherché à développer le personnage de Charlotte. Pour moi, elle n’existait pas. Quand j’ai procédé aux corrections, le commentaire qui revenait souvent concernait justement Charlotte. « Il faut qu’on la voie un peu plus car elle n’a aucune consistance ». J’ai eu beaucoup de difficultés à la rendre vivante, à lui offrir une chair. Je l’avoue, elle ne m’intéressait pas et je ne voulais pas transformer l’histoire de Tess en un secret de famille. C’était vraiment difficile, mais puisque le commentaire revenait souvent, je n’ai pas pu l’ignorer. J’avais envie d’aller au bout de mon histoire, alors j’ai relevé les manches et j’ai bossé. Je ne peux que remercier chaleureusement la correctrice avec qui j’ai travaillé pour ses précieux conseils. Ses suggestions m’ont énormément aidé.

Ainsi, je me suis retrouvée avec ces deux temporalités, mais comme je ne voulais pas que l’attention se porte trop sur Charlotte, je suis restée assez succincte dans mon approche. La mère et la fille se confient dans un salon par un après-midi de septembre. Elles se mentent toutes les deux et cet après-midi pourtant, plusieurs vérités vont éclater. Il y a beaucoup de choses que Tess n’a pas dit à sa fille, plus par pudeur que par honte.

Les tocs de Tess et son agoraphobie sont relativement importants dans le récit. Voulais–tu aborder ce thème en particulier ou bien s’agissait-il d’un moyen de caractériser ton personnage ?

Un moyen de caractériser le personnage. Je ne suis pas agoraphobe, je ne connais pas d’agoraphobe, je suis seulement convaincue que nous avons tous nos blessures, nos craintes, et peut-être nos handicaps, et que cela pouvait être rafraichissant de mettre au premier plan un personnage un peu atypique sans pour autant verser dans la moquerie ou la parodie.  J’espère avoir évité cet écueil, et si c’est le cas, j’en suis alors très fière.

Même si le personnage de Tess est central, une multitude de protagonistes gravite autour d’elle. Comment as-tu géré les membres de la troupe ?

Oui, il y en a beaucoup. Je n’ai pas eu de problème majeur, mais il a fallu faire des concessions. Après les présentations rapides, je ne suis pas tellement revenue sur leurs parcours respectifs. J’ai un peu développé Amber, puis Elizabeth, et il y a quelques scènes avec Marlène et Hortense, mais ça reste très secondaire. Elles sont toutes géniales, courageuses et touchantes à leur manière. Même si je ne l’évoque pas ou peu, ce spectacle, c’est le spectacle de la dernière chance pour tout le monde, pas seulement Tess. J’aurais voulu m’y pencher un peu plus, mais le roman grossissait déjà un peu trop et j’avais une histoire précise à raconter. Donc voilà, j’ai géré, mais en m’agrippant fermement au guidon pour ne pas partir dans tous les sens.

N’est-il pas complexe de donner vie à un groupe ?

Oui. Bien sûr. Il a fallu créer des moments de complicités, ajouter quelques conflits aussi. Il fallait montrer qu’au-delà d’aller au théâtre, Tess rejoignait une troupe. C’était laborieux, mais je me suis beaucoup amusée.

ÉCRITURE et publication

Il est difficile de quantifier la création, mais combien de temps s’est écoulé entre le premier jet et l’instant où tu as commencé les prospections éditoriales ?

Le premier jet m’a demandé 25 jours. J’étais alitée suite à mes vertiges et je devais me reposer. Dans une logique qui m’échappe, j’ai décidé d’écrire un roman.

Je voulais participer au Prix du Livre Romantique et la date approchait dangereusement, il fallait que je rattrape mon retard, tout en ayant le temps de soumettre le manuscrit à une bêta-lectrice pour ensuite retravailler certains passages. Deux semaines après le premier jet, le manuscrit partait chez une bêta-lectrice. Elle me l’a rendu dix jours avant la date butoir et au cours de ces dix jours, j’ai redoublé d’efforts pour gommer les dernières imperfections. Après cela, j’ai envoyé Baby Jane à Broadway aux éditions Charleston sous le nom de La danseuse de Broadway. Je n’ai pas prospecté ailleurs, ce roman a été écrit pour eux, pour le Prix du Livre Romantique. Un mois plus tard, j’apprenais que je faisais partie des cinq finalistes. Ça a été une vraie joie et un soulagement énorme car je m’étais promis de ne plus écrire après ça. C’était pour moi aussi, une question de dernière chance. Je m’étais dit « si tu n’es pas sélectionnée, tu arrêtes d’écrire. Peut-être que ce n’est pas pour toi et il faut que tu l’acceptes ». Le mois suivant, j’ai été désignée finaliste/coup de coeur et ai donc décroché une publication papier. Là encore, j’en ai pleuré de joie. Je ne sais pas si ce monde est fait pour moi, on verra, mais il m’a ouvert les bras au moment où j’étais en train de claquer la porte.

Lorsqu’on m’a demandé au moment des épreuves si je souhaitais ajouter une citation au début du texte, j’ai naturellement pensé à Samuel Beckett et son célèbre « fail again, fail better ». Cela me parle beaucoup.

La première publication est une expérience particulière. Qu’as-tu ressenti le jour de la sortie ?

La première publication est forcément un moment fort. C’est un rêve d’enfant qui d’un coup prend forme et vous gifle.

Une semaine précédant la sortie, je n’étais qu’une boule de stress. Je n’arrêtais pas d’y penser, si bien que je me plongeais dans le travail pour oublier. Puis, il y a eu des messages d’encouragement, des photos, le retour des lectrices, des chroniques positives… et j’ai fini par aller mieux. Cela dit, il faut briser le mythe du Premier Jour. Le Premier Jour, il ne se passe rien. J’ai ainsi vécu le 9 octobre comme un joli moment de solitude.

C’est drôle, on s’attend à des applaudissements, à des messages exaltés sur notre boite mail, un compte Facebook noyé sous les notifications, une invitation sur le plateau de Delahousse, un mot de Nikos Aliagas en direct du plateau de The Voice, un hochement de tête du Président de la République, notre nom en TT monde. On s’attend à un adoubement. On se dit que va s’opérer ce jour une transformation ontologique.

Mais non.

Ça a été un jour comme un autre pour le reste du monde.

Quant à moi, depuis la sortie, mon humeur fait des loopings. Si je vois mon roman en tête de gondole, j’ai l’impression d’un coup de me retrouver sur le toit du monde. Lorsqu’il est absent des rayons ou écrasé entre Bidule et Machin Chose, je me dis « de toute façon personne n’en veut, tu as raté ta vie ». Ce qui est bien avec moi, c’est que je suis toujours dans la demie mesure, dans la nuance.

C’est fort, voilà tout.

Et pour finir : Un temps fort lors de l’écriture de ce roman ? Et, à l’inverse, un instant difficile ?

J’ai adoré écrire ce roman de bout en bout. Parfois, on peut se décourager ou finir par détester l’œuvre qu’on a créé, mais pour Baby Jane à Broadway, non. Je ne fais que l’aimer davantage. Et j’ai eu de la chance de rencontrer Tess.

Mais si je devais identifier un temps fort en particulier, je dirais éventuellement… les scènes qui se passent sur le toit du théâtre. Ce sont des moments un peu hors du temps, un peu étranges, et j’ai bien aimé me pencher là-dessus. On va dire que c’était choupi comme tout à écrire.

Mais bien sûr, la scène où Tess déambule dans les rues de Williamsburg avec son baladeur dans les oreilles était aussi très intense pour moi car je la découvrais pour la première fois.

À l’inverse, il m’a été difficile d’écrire la fin. J’avoue, j’ai versé une larme. Je m’en suis voulue d’écrire une telle fin, mais c’était ce dont le récit avait besoin. Ce qui me fait penser qu’il a été très épineux pour moi de poser la dernière phrase. Parce que la dernière phrase, celle qui ferme le texte, est cruciale. Ça aussi, ça a été difficile. Parce que je voulais que ça fasse pleurer et sourire en même temps. Est-ce que j’ai réussi ? Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est que je suis allée au bout de l’histoire (grâce aux interventions de ma bêta-lectrice et de ma correctrice). Et que ce roman, je l’aime d’amour. Que le reste, ce n’est que du bonus.

J’ai eu de la chance d’être publiée au sein des éditions Charleston. Encore plus pour un premier roman et la suite sera belle quoiqu’il arrive.

Merci par ailleurs pour cet entretien.

 

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