Crédit photo :  Anaïs Armelle Guiraud

Bonjour Cordélia !  Tu es une autrice et une booktubeuse engagée, à l’origine du roman-feuilleton numérique Tant qu’il le faudra . Je te remercie d’avoir accepté de répondre à cette interview qui s’articulera autour de ton histoire et de tes mécanismes d’écriture !

Les origines

Tu laisses une grande place aux sujets de société dans ton roman Tant qu’il le faudra. Ce projet est-il né d’une volonté de poursuivre ton engagement Queer et féministe ? Quelle est sa genèse ?

Couverture du roman « Tant qu’il le faudra », de Cordelia

A la base, j’avais surtout envie de me lancer sur Wattpad avec quelque chose de feuilletonnant. Je viens du monde de la fanfiction, donc j’avais l’habitude de ce fonctionnement où tu publies un chapitre par semaine et les lecteurs et lectrices te reviewent au fur et à mesure de l’écriture. C’est en interviewant Nine Gorman pour mon podcast La Voix Des Plumes à propos de ses romans Wattpad que l’envie m’est revenue.

Ensuite je me suis demandée quelle genre d’histoire je pouvais avoir envie de raconter. Ça faisait longtemps que j’avais envie de parler du monde associatif LGBT que j’ai fréquenté pendant plusieurs années. Tant Qu’il Le Faudra est né de mon engagement sur le terrain, c’est une manière pour moi d’exploiter autrement cette expérience et de la transmettre. Et d’exorciser certaines choses, soyons honnête x) Poursuivre mon engagement queer et féministe, c’était une évidence, la question ne s’est même pas posée.

A partir de là, j’ai commencé à créer des personnages. J’ai réutilisé de nombreux personnages qui existaient déjà auparavant, dans d’autres histoires jamais publiés, dans des fichiers perdus sur mon ordinateur. Puis je les ai mis en situation dans cette association créée de toute pièce – HoMag – et je les ai laissé faire leur petite vie.

J’ai aussi été pas mal influencée par la série SKAM (Norvège et France).

Ton organisation

La publication d’un feuilleton demande un travail d’écriture régulier ! Comment articules-tu tes activités d’autrice et de booktubeuse au quotidien ?

J’essaye vraiment d’accorder la plus grande place possible à l’écriture. J’ai eu une sorte de révélation au début de l’année 2019 et ça m’a aidé à me rendre compte que le plus important pour moi, c’était d’écrire. A partir de là, on s’organise en fonction. Booktube c’est vraiment un loisir (et un travail parfois) à côté. Quand je travaille à temps plein, j’écris le midi sur ma pause déjeuner ou le soir. Les week-ends sont plutôt consacrés à Booktube. Et quand je n’ai pas de travail comme en ce moment, je peux me consacrer presque à 100% à l’écriture en semaine.

Aborder des thématiques de société

Je repense à un débat sur la question des personnages de fictions LGBT+. Beaucoup d’auteurs ne se sentent pas légitimes pour aborder ces thématiques. Penses-tu qu’il soit nécessaire d’être directement concerné pour donner vie à des personnages LGBT ?

Non, ce n’est pas nécessaire. Mais si on est pas concerné, il faut se renseigner. De la même manière qu’un auteur se renseigne sur le fonctionnement de la police criminelle pour écrire un polar, il doit se renseigner s’il écrit sur des vécus qu’il ne connait pas. La recherche et la documentation font partie du job d’écrivain. Si le résultat est mauvais, c’est simplement que le travail a été mal fait à la base.

Après, je pense qu’il y a quand même des thématiques sur lesquelles il faut être prudent et parfois apprendre à laisser la parole à des personnes concernées qui sauront être plus pertinentes et plus justes.

Il faut toujours se questionner : pourquoi je veux parler de ça ? Est-ce que j’ai les connaissances nécessaires ? Est-ce que ma voix est pertinente ? Pourquoi moi plus qu’une autre ? Est-ce que j’apporte réellement quelque chose ?

Savoir se remettre en question, c’est aussi essentiel, comme admettre qu’on peut faire des erreurs. Et être exigeant avec soi-même.

Un roman choral

J’ai été marquée par la profondeur de tes protagonistes ainsi que par ta gestion des dynamiques de groupe. Le tout est vivant et authentique. As-tu eu recours à des fiches de personnages ? Puisée dans ton quotidien ? Comment gère-t-on tout ce monde ?

J’utilise des fiches personnages, c’est ma petite méthode à moi. Certaines sont plus développées que d’autres, ça dépend vraiment. Mais j’essaye de les compléter au fur et à mesure que j’écris pour éviter de me contredire stupidement (c’est déjà arrivé, dans ces cas là je modifie discrètement mon texte sans rien dire à personne xD).
Je fais aussi des schémas pour retracer les relations entre les personnages, me rappeler qui est ami avec qui, qui s’est disputé avec qui, qui a couché avec qui.

J’ai aussi un carnet où je prends des notes au fur et à mesure. J’ai un calendrier où gérer la chronologie bien sûr. Je note soigneusement qui a eu droit à un point de vue, qui est apparu dans quel chapitre, pour essayer d’équilibrer au mieux.

Pour ce qui est de mes inspirations, elles peuvent venir de partout. Je m’inspire évidemment des personnes que je rencontre, que je fréquente, que j’ai connu, mais j’évite de calquer entièrement un personnage sur une personne réelle. Je fonctionne plutôt comme un patchwork. Je prends les goûts de Machine, le caractère de Truc, la famille de Bidule et je mélange. J’aime aussi travailler à partir de stéréotypes : la superwoman, la militante féministe, le communiste fâché, le bourge dans le placard, la pile électrique, la timide, bref je pense que vous voyez l’idée. Ça me donne des bases de travail et ensuite je peux développer et nuancer les personnages.

De la même manière, ton roman se caractérise par de nombreuses alternances de points de vue. Ce choix s’est-il imposé de lui-même ? Un conseil pour donner une identité forte à chaque personnage ?

J’ai toujours été de la team « plusieurs points de vue ». J’aime le fait que l’histoire est différente selon de quel point de vue on se place. Dès le début, je voulais écrire un roman choral, donc il était évident que j’aurais plusieurs points de vue. Ça n’aurait pas été possible d’en choisir un seul.

Au début, j’essayais vraiment d’avoir des styles différents en fonction des points de vue. Je crois qu’au fil des chapitres, ça s’est un peu perdu, mais en même temps c’était difficile de conserver ça avec plus de 10 points de vue différents. L’identité du personnage va passer par la façon dont il s’exprime.

Dans Tant Qu’il Le Faudra, je joue sur les niveaux de langage (Prudence et Ina ont un niveau plus soutenu que Jade, David a un langage beaucoup plus familier), sur le fait d’écrire ou pas en inclusif, la longueur des phrases, bref le style. Rétrospectivement, je me dis que j’aurais aussi dû jouer sur la focalisation et les temps. Par exemple, Ina aurait pu être écrite à la troisième personne et au passé simple, alors que David serait resté au présent et à la première personne. Ça aurait été intéressant, mais je n’y ai pas pensé sur le coup.

Une écriture engagée

Aborder des sujets comme le racisme, l’homophobie, la transphobie, le validisme, etc. demande de faire preuve de mesure et de justesse. T’es tu déjà autocensuré de peur que ton propos blesse ou soit mal interprété ?

Je ne me censure pas spécialement, mais je sais ce que je veux raconter, comment je veux le raconter et pourquoi je veux le raconter. Si mon propos blesse ou qu’il est mal interprété, c’est sans doute parce que j’ai mal fait mon job et que ma narration et mon intention n’étaient pas assez lisibles. Mais oui, forcément j’ai peur que ça arrive. J’ai peur de mal faire, même si avec le temps je prends de la confiance.

Dans la même idée, selon toi, jusqu’à quel point un personnage peut-il dire ou faire des choses mauvaises sans que cela entache le message du récit ?

Un personnage peut tout dire, peut tout faire à mes yeux, tant que la narration est assez claire et montre à un moment ou à un autre qu’il est dans l’erreur. Dans Tant Qu’il Le Faudra, les différents points de vue me permettent de pointer du doigt certains comportements de mes propres personnages. Et les notes que je mets en fin de chapitre m’aident aussi à expliquer et faire un peu de pédagogie.

Après je pense qu’il faut parfois laisser le lecteur ou la lectrice se débrouiller et décoder ellui-même les situations.

Néanmoins, je mentirai si je disais que je ne me suis jamais censuré dans mon écriture. Je l’ai fait une fois. J’avais dans l’idée d’explorer un de mes propres trauma avec Harry et de lui faire faire une énorme connerie (pire que celle que certain-e-s ont déjà devinée). Mais je ne pouvais pas donner cette storyline au seul garçon trans et asexuel de mon histoire. En matière de représentation, c’était vraiment pas possible. Alors j’ai évacué cette idée et je pense que je l’exploiterai dans un futur roman.

Bien souvent, la littérature mettant en scène des personnages LGBT se réduit à des drames ou histoires se voulant larmoyants. Dans ton texte, en dépit des difficultés que traversent les personnages, on sent une volonté de délivrer un message positif. Dans ta FAQ, tu annonçais d’ailleurs ne pas vouloir tuer de personnage. Cette envie était-t-elle présente dès l’origine ou s’est-elle imposée au fil des pages ?

« Je ne tuerai personne à la fin », c’est une double référence. La première c’est une référence à une époque où j’étais connue pour tuer mes personnages de façon absolument atroce. La deuxième, c’est tout simplement une référence au trope du Bury your Gays. C’est un trope cinématographique qui consiste à intégrer des personnages LGBT pour contenter un public progressif ou queer, mais pour les tuer ou leur donner des fins tragiques pour contenter en même temps le public conservateur (ça donne l’effet d’une morale : si tu commets un péché, tu es punis).

Dès le début, je savais que je voulais une fin heureuse et je souhaitais que les lecteurs et lectrices le sachent. Je ne propose pas des personnages auxquels s’identifier pour simplement les détruire à la fin. Tant Qu’il Le Faudra terminera donc sur la Marche des Fiertés de Paris, le 30 juin. Et ça sera plutôt heureux, même si évidemment il y aura des déceptions et des cœurs brisés. Mais mon but c’est de montrer que la vie continue et que même si on traverse des moments difficiles, il y a toujours des moments de joie.

Le format feuilleton

Avec ce roman-feuilleton, tu postes les chapitres semaine après semaine. Quelle différence cela fait-il avec le fait d’écrire dans son coin ? Accordes-tu une place importante aux retours des lecteurs ? Ont-ils déjà influencé le récit, ou la place laissée à un personnage ? Est-ce une expérience plus riche, ou au contraire plus difficile ?

Ça change absolument tout ! Tant Qu’il Le Faudra aurait été totalement différent si je l’avais écrit entièrement dans mon coin, sans les lecteurs et lectrices pour m’encourager, me conseiller, pointer certains détails. J’accorde beaucoup d’importance aux retours, c’est ce qui me motive quand j’écris. C’est aussi à cause de ça que cette histoire est aussi longue x)

C’est grâce aux conseils des lecteurs et lectrices que j’ai décidé d’augmenter le nombre de points de vue (au début il y en avait que 4, on est passé à plus d’une dizaine). Un personnage comme Sen est vite devenu tellement populaire que j’ai dû lui donner un peu plus de place que je l’avais prévu au départ (iel était destiné à rester complètement dans le background).

Ça me permet d’enrichir mon histoire, mais ça complexifie aussi mon écriture. Résultat je rajoute des chapitres, je rajoute des points de vue, je rajoute des thématiques et on se retrouve avec le roman fleuve qu’est Tant Qu’il Le Faudra

 

Tes projets d’écriture

Tu as annoncé sur les réseaux sociaux être arrivée à la moitié de l’écriture de Tant qu’il le faudra. Quels sont tes projets pour la suite ? Envisages-tu une publication traditionnelle ?

Terminer l’autre moitié x)
Je ne sais pas une publication papier de Tant Qu’il Le Faudra est envisageable. Cette histoire est beaucoup trop longue, il faudrait au moins 3 tomes. J’ignore si une maison d’édition pourrait se risquer à publier ce genre de textes.

Sinon pour mes autres projets d’écriture, je travaille sur un roman de science-fiction qui promet d’être passionnant pour moi en tant qu’écrivain. J’ai aussi un roman avec des vampires qui cherche toujours un éditeur.

Je te remercie encore d’avoir pris le temps de répondre à ces questions et te souhaite une belle continuation !

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