Pour ce nouvel article de la rubrique « Mots d’auteurs » je vous présente Dorian Lake. Il est l’auteur de La Pierre d’Isispremier tome de la série Isulka la Mageresse, paru aux éditions Lune Ecarlate en septembre 2016. Passionné par l’Imaginaire, Dorian aime casser les codes en proposant des histoires multi-genres. Vous le retrouverez sur son site, où il poste régulièrement des articles littéraire, ou dans le cadre d’un gros projet, dont il nous parle ici.

Pour commencer Dorian, merci de t’être prêté au jeu et de venir nous parler de ton rapport à l’écriture.

Bonjour Laura, et merci beaucoup de me proposer cette interview !

Quelques mots de présentation

Peux-tu nous parler un peu de toi et de ton parcours ?

Mon parcours est assez éclectique. Comme beaucoup d’auteurs, j’écrivais déjà au lycée, dans les mêmes genres qu’aujourd’hui. C’était plutôt mauvais et la procrastination l’emportait largement sur le travail, ce qui fait que je n’ai jamais rien fini à l’époque.

J’ai ensuite commencé à travailler dans l’export, un milieu on ne peut plus éloigné de l’écriture et des arts créatifs en général. Mais j’ai continué à écrire, cette fois sur Internet, sur des forums de jeu de rôle. Cette activité est devenue importante pour moi, et j’y ai développé un certain nombre de personnages, parfois pendant plusieurs années. Je me suis aussi pris de passion pour le jeu de rôle sur table, c’est-à-dire en live avec un groupe d’amis. J’ai un peu laissé tomber le format écrit, pour raconter des histoires à l’oral, avec moins de formalisme et beaucoup d’improvisation.

Ça s’est avéré passionnant et très formateur, et ce n’est que récemment (début 2015) que j’ai repris l’écriture traditionnelle. Depuis je n’arrête plus.

Pourquoi avoir décidé d’adopter un pseudonyme ? Comment as-tu choisi ce dernier ?

Concernant mon nom de plume, deux aspects m’ont motivé : d’une part, mon nom civil collerait davantage à de la littérature généraliste qu’à de l’imaginaire. D’autre part, je ne voulais pas mélanger le monde professionnel et celui artistique, qui sont trop éloignés l’un de l’autre.

Pour le choix, j’ai mêlé Dorian, qui vient évidemment de l’œuvre d’Oscar Wilde, à Lake, en hommage à Veronica Lake, une actrice des années 40 qui a joué dans plusieurs films noirs, un genre que j’apprécie tout particulièrement.

Une association des genres

Ton premier roman appartient à la fantasy, et tu nourris un grand intérêt aux genres de l’imaginaire. Souhaites-tu te spécialiser dans ce domaine ou as-tu déjà envisagé d’autres rivages ?

J’ai beaucoup de mal avec les cases. Mon premier roman mélange des genres différents, comme le roman d’aventures et la fantasy, mais aussi quelques éléments de fantastique ou de cape et d’épée, avec quelques rares basculements dans l’horreur. Il est de fait assez difficile à classer.

Mes autres textes font de même, ils se baladent entre les genres, en toute infidélité. J’ai par exemple mélangé de la dystopie à du polar, et du péplum à du space-opera.

L’imaginaire ressort toujours, il est vrai, mais il s’agit d’un océan et je change de rivage à chaque texte, ce qui me posera vraisemblablement plus de problèmes que l’inverse, car les lecteurs pourront difficilement retrouver les recettes qui leurs ont plus d’un ouvrage à l’autre.

Son Rapport à l’écriture

Quelles sont tes méthodes de travail ? As-tu besoin d’un contexte, d’une routine particulière, pour écrire ?

Je me force à travailler pendant les horaires de bureau au maximum, afin de garder un semblant de vie sociale, ainsi qu’une hygiène de vie convenable. Je n’ai en revanche pas de souci particulier à m’y mettre à heures fixes, et je me fixe des objectifs journaliers pour lutter contre la procrastination, ennemi numéro un de l’auteur.

La plupart du temps, je commence le travail d’écriture par un synopsis où je résume ce qui se passe à chaque chapitre. Cela me permet de construire une trame, un plan, et de voir en amont les plot holes qui pourraient ressortir. Cela peut me prendre trois semaines comme trois jours, selon la difficulté du texte, mais je trouve l’exercice intéressant, et très riche.

J’ai écrit des textes sans passer par ce plan, et je l’ai regretté lors des phases de réécritures, qui se sont avérées très compliquées et m’ont demandé de reprendre jusqu’à la moitié du texte.

Une fois la trame finalisée, je rédige dans l’ordre du texte, selon mon plan, qui n’est pas figé pour autant. Quand l’intrigue me demande de dévier de ce qui est prévu, je le fais et je réécris (ou pas) une partie du plan.

Tout se passe sur Word, je n’utilise pas d’autre logiciel lors de l’écriture (on m’a parlé des Scrinever et co, mais je n’y vois pas bien l’intérêt).

 Comment t’organises-tu pour la correction ? Préfères-tu reprendre ton texte au fur et à mesure ? Tout revoir à la fin ?

Je revois les chapitres au fur et à mesure de l’écriture une première fois, pour m’alléger la charge à la fin et parce que je n’aurai pas le même œil lors de la relecture finale.

Psychologiquement, c’est aussi moins désespérant quand le mot fin est écrit sur un manuscrit convenable, même si beaucoup de relectures restent à faire. Je reprends ensuite tout depuis le début au moins deux fois, et depuis que j’ai Antidote, je fais un petit passage pour éliminer les fautes flagrantes.

Ensuite, vient le temps des bêta-lectures (voire des alpha-lectures pour les textes plus complexes, ou dont je suis moins sûr), par des personnes différentes selon les textes et leurs goûts. Et de nouveau des relectures.

Puis une dernière relecture.

Et une dernière…

Même si, et cela se comprend, tu aimes écrire des récits variés, y a-t-il des thématiques récurrentes dans tes histoires ? Que peux-tu nous en dire ?

J’imagine en effet que certains thèmes reviennent, même si mes textes ne sont pas à charge. Je diffuse très certainement des messages, mais ceux-ci proviennent de mes valeurs et non d’un quelconque militantisme. De fait, je crois que la plupart sont donc inconscients.

J’aime ainsi parler de personnages sur le retour, fatigués par la vie, ce qui me vient certainement de mon amour pour le film noir, dont j’ai parlé plus tôt. L’archétype du privé, du sale type qui se retrouve mêlé malgré lui à des affaires, me plait particulièrement et je me rends compte qu’on le croise souvent dans mes écrits. C’est l’un des archétypes que j’affectionne particulièrement.

D’ailleurs, globalement, mes personnages ne sont pas des héros. J’en ai eu quelques-uns (et encore, ils étaient courageux mais pas moraux), mais je préfère les couards et les roublards, dont la morale est changeante et s’adapte. On retrouve plutôt ce genre de rôles dans mes romans ou dans mes nouvelles, et personne n’y est jamais tout blanc ou tout noir.

J’attache enfin une grande importance à mes personnages féminins, qui se retrouvent souvent au premier rôle. J’évite du mieux que je peux les clichés de ce côté. Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un thème, mais disons que ça revient tout de même dans la majeure partie de mes écrits.

Peux-tu nous parler d’un moment marquant lors de l’écriture d’Isulka la Mageresse ? As-tu rencontré des difficultés particulières ?

Je vais digresser et parler du dernier roman que j’ai écrit, qui est plus frais dans mon esprit, et surtout qui s’est montré plus difficile à écrire.

Tout d’abord, je l’ai porté pendant un an et demi, avant de le mettre sur papier. J’avais ainsi essayé, pendant le Nanowrimo 2015 (un défi littéraire qui consiste à écrire 50000 mots, soit un roman, en 30 jours), d’écrire une première version de ce texte, avec des personnages que je connaissais bien, car joués en jeu de rôle.

Cela a été un retentissant échec. J’avais un plan qui se tenait, sur le papier du moins, mais une fois la réaction commencée, le texte perdait tout son intérêt. J’ai arrêté au bout de trois ou quatre chapitres, et je l’ai laissé reposer.

Puis, plus d’un an après, je suis revenu sur le même univers, que j’apprécie beaucoup (de la SF horrifique). J’ai pris une autre approche, et un autre personnage, en changeant toute l’intrigue, même si le contexte restait le même. Et là ça a fonctionné.

Malgré tout, ce texte s’est révélé très dur à écrire, d’un point de vue émotionnel. Ce que vit le personnage est assez dur, et je touche à certaines de mes propres peurs. Certaines scènes se sont ainsi révélées troublantes, presque douloureuses à l’écriture, et d’après les premiers retours, cela se traduit bien à la lecture.

En comparaison, l’écriture d’Isulka fut un plaisir, un voyage aux côtés d’une belle femme, loin de l’enfer dans lequel j’ai dû me plonger pour le compte de l’art.

La question de l’édition

Comment as-tu perçu la publication de ton roman chez Lune Écarlate ? Comme un aboutissement ? La première marche d’un long parcours ?

C’est assez particulier. Adolescent, j’imaginais la publication comme l’aboutissement d’une vie, le but inatteignable. Puis j’ai fini mon bouquin, envoyé quelques tapuscrits à droite et à gauche (mais toujours en sélectionnant les Maisons d’édition, c’est très important), j’ai reçu quelques refus, et enfin Lune Écarlate a dit oui.

J’ai sorti le champagne.

Quelques mois après, le livre était corrigé, illustré, sortait et enfin je l’avais entre les mains. Mais déjà je n’y pensais plus et avais en vue les suivants. Je me suis rendu compte alors que ce que j’avais visionné comme un accomplissement n’était qu’un passage.

Je pense que ça m’a appris quelque chose sur la vie, ou ma vision de celle-ci : j’aurai toujours une étape supérieure, un nouveau but, et je ne serai jamais satisfait du chemin passé. Je vois ça avec des auteurs qui s’en sortent bien et qui ne s’arrêtent pourtant pas là, éternels insatisfaits.

J’ai l’impression qu’on ne peut pas s’arrêter, pas moi en tout cas, et que je mourrai avec dix livres en tête et des objectifs non atteints.

Après une publication, certains auteurs ont tendance à se censurer de crainte de décevoir les lecteurs. Ton parcours éditorial a-t-il changé ton rapport à l’écriture ?

J’avoue que pour mon dernier roman, la question s’est posée. Mais je me suis rendu compte que les auteurs que j’appréciaient vraiment ne se censuraient pas. Leurs textes les plus réussis sont sans concession et ne servent pas à faire plaisir au lecteur, mais à rendre le récit meilleur (et finalement, les deux vont de paire).

Du coup, je me suis dit que non, si j’écrivais, c’était all-in. Et ça a donné mon meilleur texte à ce jour, qu’il plaise par la suite ou pas, et également le plus dur.

Peut-être que sur d’autres écrits je garderai en tête le lecteur, ou peut-être que je le fais déjà, mais autant que possible, j’écrirai ce qui me plait, quitte à prendre des risques. D’ailleurs, quand on y pense, les réalisateurs qui ont vraiment réussi sont souvent sortis de leur zone de confort (c’est moins vrai pour les écrivains à succès, en revanche).

Placer l’écriture au centre de sa vie

Depuis quelque temps déjà, tu te consacres pleinement à l’écriture. Tu as d’ailleurs fait un retour d’expérience sur ton site. Mêler écriture et contrainte financière n’a-t-il pas été un frein à l’inspiration et à l’envie ? Tu dis te laisser deux ans pour écrire. Pourquoi t’imposer ce délai ? Qu’envisages-tu ensuite ?

Si, l’aspect financier a été un gros frein, et c’est la raison qui fait que je me lance uniquement maintenant. Je vais en effet bénéficier du chômage pendant deux ans, d’où le délai que je me laisse, et j’en profite pour écrire et pour lancer ma structure éditoriale. Si cela ne suffit pas à devenir indépendant financièrement par l’art, il faudra que je reprenne une activité salariée, et donc que l’écriture repasse en second plan d’un point de vue horaire.

L’argent, et j’en ai discuté avec un certain nombre d’auteurs, est le nerf de la guerre. L’idée de l’auteur miséreux qui pond des chefs d’œuvre me parait un brin illusoire : en réalité, l’artiste arrive mieux à se consacrer à son art quand ça va pour lui, d’un point de vue matériel.

Ainsi, je pense qu’en tant qu’auteur, ou qu’artiste, il est important de réfléchir à comment s’en sortir correctement, avant de penser à mettre l’art au centre de sa vie.

Dans le dernier article de ton site, tu nous annonçais vouloir monter ta propre structure éditoriale. Peux-tu nous en dire plus sur ce projet ?

Il s’agira d’une petite maison d’édition, spécialisée dans les littératures de l’imaginaire (SF, Fantasy, Fantastique et Horreur), qui devrait ouvrir au premier trimestre 2018. Les auteurs seront choisis au coup de cœur uniquement, avec une préférence pour les livres en nuances de gris, aux personnages complexes et évitant les chevaliers blancs et les princesses en détresses. Le public visé sera adulte. La maison se voudra également ouverte aux minorités.

Qu’est-ce qui t’a motivé à te lancer dans une telle aventure ?

C’est vraiment l’occasion qui a fait le larron. Je pensais depuis un moment à éditer moi-même mes propres ouvrages, mais d’un point de vue fiscal c’est assez compliqué. Je suis malgré tout monté en compétences, notamment grâce à mon roman édité chez Lune Écarlate, où j’ai appris comment fonctionnait une petite maison d’édition.

Puis j’ai eu la chance qu’un plan de licenciement économique se lance dans ma société, avec des aides pour monter une entreprise. J’ai donc transformé l’idée de m’autoéditer en vraie maison d’édition, ce que j’ai présenté à un comité de reclassement. L’idée a été validée, et je me suis lancé.

Aujourd’hui je travaille avec un cabinet de reclassement sur les dernières étapes avant le lancement : j’ai déjà ma ligne éditoriale, ainsi qu’une idée précise des coûts par livre. J’ai plusieurs contacts chez des illustratrices, maquettistes et correctrices, avec leurs devis. J’ai aussi un plan de formation courte dans les métiers de l’édition. Mon business plan n’est pas totalement finalisé, mais il est en bonne voie et, comme je reste petit, je n’aurai pas besoin de financement externe.

*
Je remercie une fois encore Dorian Lake d’avoir pris le temps de nous en dire un peu plus sur ses projets littéraires et professionnels. N’hésitez pas à suivre son parcours. En attendant, je vous retrouve prochainement pour de nouveaux articles.

Pour participer aux interviews mots d’auteurs , vous pouvez laisser un commentaire ou me contacter !

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