Scénariste, auteur et réalisateur, Slimane-Baptiste Berhoun nous parle ici de son dernier roman, Les Yeux, paru chez Bragelonne en Novembre 2017. Ce thriller fantastique à l’intrigue et aux personnages savamment construits avait fait l’objet d’une chronique. C’est donc avec plaisir que j’ai pu, lors du TGS 2017, receuillir les propos de Slimane-Baptiste Berhoun concernant ce roman ! Il avait inauguré la catégorie Mots d’Auteur de ce site, et je le remercie de nous avoir, une fois encore, ouvert les portes de son imaginaire. (Voir sa précédente interview sur La Meute).

Entre humour et noirceur

Pour ton premier roman, La Meute, tu as travaillé en tandem avec François Descraques. Qu’est-ce que cela fait aujourd’hui de te retrouver seul maître à bord ? Est-ce libérateur ou au contraire inquiétant ?

Avec François on se complétait bien, lui était bon en structure, moi j’étais plus à l’aise dans la partie rédactionnelle, mais avec Les Yeux il y avait aussi une grande liberté, comme c’était un univers que je créais à partir de zéro je me suis permis de prendre le temps de répondre à mes propres questions, de rencontrer mes propres difficultés… C’est pour ça que le travail de préparation a duré un an et demi. Je voulais que l’histoire ne soit pas trop simple.

L’humour est très présent dans Les Yeux. Il fait d’ailleurs la richesse et l’originalité de ce texte. Nous le retrouvions aussi beaucoup dans La Meute. Est-ce que cela fait partie de ton style ? Y aura-t-il de l’humour dans tes prochains romans ?

L’humour fait partie de l’ADN de mon écriture, mais quand j’ai pensé à écrire un thriller fantastique, j’avais vraiment dans l’idée qu’il n’y ait pas d’humour dedans, que ce soit pour moi l’occasion de m’affranchir des vidéos humoristiques sur YouTube, du format court, de la comédie et d’exprimer vraiment autre chose de plus sombre. Quand j’ai commencé à écrire le livre, qui débutait tout à fait différemment (par un chapitre très premier degré) je me suis rendu compte que ça me demandait beaucoup d’effort pour un résultat qui me procurait finalement très peu de plaisir. […]

En transformant le début de l’histoire et en adoptant le point de vue de Gauthier [qui est un personnage plutôt marrant] j’ai pu rajouter un peu de légèreté et d’humour. […]
Ces moments de fraicheurs vont pouvoir contrebalancer des moments plus noirs de l’histoire. Ça m’a permis de trouver à la fois un équilibre, et aussi mon style : mettre de l’humour au milieu de scènes de tensions. Cela justifie que j’écrive cette histoire car il n’y a que moi qui vais l’écrire de cette manière-là.

Donc l’humour t’a vraiment permis de te démarquer ?

Oui, j’ai découvert mon style avec Les Yeux. Quand j’ai écrit La Meute, je ne savais pas trop ce qui m’appartenait et ce qui appartenait à l’univers du Visiteur du Futur. Me lancer dans Les Yeux m’a permis de voir que mon style n’était pas tant la manière dont j’alignais les phrases que la manière dont j’alignais les scènes, en passant d’une émotion à une autre et en faisant en sorte que l’humour ne court-circuite jamais la tension, mais que la tension soit aussi allégée ; voire permette d’oublier à quel point l’histoire peut-être violente… pour ensuite y replonger et être surpris.

l’art de la narration

 La structure des Yeux est très maitrisée. Est-ce que ton expérience dans le scénario t’a aidé, a influencé l’écriture ? Où t’en es-tu détaché au contraire ?

L’histoire des Yeux ne tient pas dans un film. Toutes les structures que j’ai lues sont des structures de longs métrages. J’ai dû m’éloigner des structures classiques pour dilater mon histoire et prendre le temps de la construire. J’ai beaucoup appris sur les structures de longs métrages, mais au bout d’un moment, la théorie scénaristique doit passer dans l’inconscient de l’auteur, pour qu’il puisse y aller au feeling.

Chaque grande partie du livre pourrait représenter un mini film ou un épisode de série à elle toute seule. Ce qui fait que d’un côté je m’éloigne de l’écriture scénaristique d’un film pour ne pas que ce soit trop prévisible dans la construction, et, en même temps, il y a des grands mécanismes de storytelling qui sont respectés.
Je garde l’efficacité du scénario tout en m’en affranchissant

Ton processus d’écriture a-t-il évolué par rapport au roman La Meute ou as-tu eu recours à la même routine ?

J’essaye d’écrire soit très tôt le matin, soit très tard le soir. De midi à 18h, je ne peux pas écrire. Je relis toujours ce que j’ai écrit lors de la session précédente avant de poursuivre. Et si je bloque sur un problème d’ordre scénaristique, je vais jouer à la console. Parfois pendant 15 jours, jusqu’à ce que je trouve la solution, allongé dans mon lit, à essayer de m’endormir.

L’apport du fantastique

Le fantastique apporte énormément à l’histoire. Pourquoi avoir choisi de mêler les genres ?

J’ai grandi avec les romans Chair de poule, Stephen King, avec X files et Les contes de la crypte et j’ai toujours adoré le fantastique et l’horreur. Et c’est une frustration de lire des polars avec une suspicion de surnaturel où tout l’enjeu est d’arriver à expliquer comment un être humain machiavélique a réussi à faire tout ça sans être un démon. J’ai eu envie d’écrire un livre où la fantastique est assumé de façon progressive, et de ne jamais l’utiliser de comme une facilité d’écriture et de résolution. Je ne voulais surtout pas m’affranchir de l’exigence que demande la résolution d’une bonne enquête de polar.

L’importance du contexte

Le contexte historique est très important dans ton histoire, il rajoute à l’ambiance lourde, inquiétante. Pourquoi avoir choisi de placer ton récit dans les années 50 ?

Je voulais raconter une histoire qui se passe au moment des traitements de choc, donc après les années 40. Je voulais aussi que ce soit après la guerre, et j’ai choisi 52 en fonction des âges des personnages et de l’année où ont été découvertes leur maladie et certains médicaments. C’était la date où tout concordait.

C’est donc le cadre historique qui t’a donné envie de construire l’intrigue dans un asile, ou l’inverse ?

J’ai découvert les traitements de choc à travers le jeu vidéo les Chroniques de BlackStone qui se passe dans un asile, où l’on remonte à l’époque des patients qui ont été traités. J’ai été fasciné par ce moment de l’humanité où on a cherché à traiter l’esprit comme on traite le corps.

la construction des personnages

Le traitement de la folie dans ton roman est très bien maîtrisé. Il enrichit les personnages sans les limiter à leur maladie. Comment t’es-tu renseigné sur le sujet ?

J’ai eu un an et demi de travail préparatoire pour créer l’histoire, mais aussi pour enrichir les personnages. Ce qui m’a donné l’impulsion d’écrire ce livre, à savoir le contexte-hôpital psychiatrique et les traitements des années 50, allait vraiment faire partie du décor.
L’important c’était surtout les personnages dont j’allais avoir besoin d’être « amoureux » en quelque sorte pour pouvoir les écrire sur des pages et des pages. J’ai pris beaucoup de temps pour les enrichir. Je me suis renseigné sur des maladies mentales, en voyant lesquelles pouvaient m’intéresser (comme de maladie de capgras qui a donné son nom au personnage). J’ai aussi lu des livres que m’a conseillé mon éditrice et des comptes rendus de cas de lésions cérébrales. C’est un long travail de documentation pour travailler les personnages.
Mon expérience de réalisateur m’a aussi permis de les avoir facilement dans l’oreille et de leur donner cette cohérence. Je les entends et les imagine très bien parler.

 Y-a-t-il un personnage dans lequel tu te retrouves ou qui te touche particulièrement ?

Je me sens proche de tous les personnages vu que j’assume que chacun a une partie de moi. Je les aime tous parce qu’ils ont chacun leur propre logique et leur propre cohérence. Il n’y a que les méchants de seconde zone qui n’ont pas d’arche. J’ai beaucoup de tendresse pour les personnages fous parce que je les vois un peu comme mes grands-parents, j’ai toujours eu une tendresse spéciale pour les anciens. D’un autre côté, j’aime tout particulièrement Gauthier, parce que c’est avec lui que l’histoire commence et qu’il a un certain recul sur les choses, une bonhomie et une candeur. C’est un personnage plus complexe qu’il n’y parait, et j’aime bien ça.

travail éditorial et publication

Comment s’est déroulé le travail éditorial chez Bragelonne ? As-tu échangé avec ton éditrice ?

J’avais des retours à chaque fin de partie et je lui avais demandé de m’envoyer un mail tous les mois pour voir comment j’avançais. Mon éditrice n’a pas eu besoin de me faire des retours sur la structure de l’histoire parce que j’ai déjà des bases scénaristiques. C’est ce qui est le plus compliqué pour un éditeur, devoir faire un travail de fond. De mon côté il s’agit juste des tics de langage. Elle me faisait des retours sur la formulation de certaines phrases, mais était surtout très encourageante et enthousiaste, donc ça m’aidait.

As-tu un souvenir, une émotion particulière rattachée à ce roman et à sa sortie ?

Le premier temps fort, c’est la dédicace à la Japan Expo. C’était compliqué pour moi parce que je me disais que le livre n’allait pas forcément intéresser les lecteurs qui me connaissaient des Webséries et du Visiteur du Futur. Que les gens qui avaient lu la Meute l’avaient fait parce que c’était la suite du Visiteur du Futur, et que je changeais complètement d’univers. Je n’allais peut-être pas rencontrer mon public. Le fait de voir qu’il y avait plus de cent personnes tous les jours qui venaient pour avoir le livre, ça m’a fait vraiment chaud au cœur. J’ai repensé à toutes les nuits passées à écrire, parfois quand j’étais un peu désespéré parce que je ne trouvais pas où que j’étais fatigué, ça m’a rappelé que j’avais traversé tout ça pour une bonne raison. J’étais content de pouvoir enfin le partager. Quand des gens commence à faire des références et te parle de personnages qui jusqu’à présent n’étaient que dans ta tête et dans ton ordinateur, tu as l’impression de partager quelque chose de personnel, presque privé, c’est très bizarre.

Projet et rencontre

Quels sont tes projets ?

L’écriture des Yeux m’a vraiment donné envie de continuer à écrire. Ce qui est sûr, c’est que je referai du thriller fantastique, je pense que c’est mon genre de cœur. Maintenant, j’ai besoin de faire quelque chose de plus simple, qui ne soit pas une enquête, et à la première personne pour changer, pour m’aérer l’esprit, donc je pense que je vais faire une incursion dans un autre registre. Ensuite, j’y reviendrai dès lors que j’aurai une histoire qui vaut le coup et qui soit suffisamment complexe. Ce qui est sûr, c’est que je ne vais pas écrire de suite aux Yeux.

Si vous souhaitez retrouvez Slimane-baptiste berhoun, il sera présent à la foire du livre de Bruxelles les 24 et 25 novembre en dédicace, et en conférence à 14h le 25.

N’hésitez pas à me contacter pour toute demande d’entretien et à consulter les autres interviews

1 Comment

  1. Les Dessous de la Plume: « Slimane-Baptiste Berhoun nous parle du roman Les Yeux » – L'Encre et la Bannière

    30 janvier 2018 at 15 h 08 min

    […] Cette interview de Slimane-Baptiste Berhoun pose quelques questions intéressantes sur la structure cinématographique de son deuxième roman Les Yeux – n’oublions pas que l’auteur est scénariste, acteur et réalisateur – ainsi que sur les personnages et l’importance du fantastique dans l’intrigue du roman. […]

Leave a Reply